Dans la brume
Une fois régénéré, Pernell Arai tente de comprendre les circonstances exactes de sa mort.

Cette nouvelle a initialement paru dans le magazine Jump Point 10.02.
Une lueur soudaine dissipe l’obscurité. Pernell Arai ouvre les yeux et se retrouve dans un centre médical lumineux et stérile.
« Vous voilà, M. Arai.
— Où suis-je ?
— Tout va bien. Vous êtes à Orison. On dirait que votre régénération a réussi. Comment vous sentez-vous ? »
Pernell respire profondément, puis remue ses doigts et ses orteils : « Un peu douloureux. Que m’est-il arrivé ?
— J'ai bien peur de ne pas pouvoir vous répondre. Vous avez subi une blessure traumatique, mais je ne pense pas qu'il y ait de cicatrice, vous avez de la chance. Quelle est la dernière chose dont vous vous souvenez ? »
Les souvenirs de Pernell remontent à la surface. Il danse avec Sergie. Il est sur une plage de Cassel, à la lueur des étoiles binaires de Goss. Le voilà enfant qui s'efforce de tenir un pistolet pour tirer sur des boîtes de conserve dans un bâtiment abandonné à la périphérie de la Station Archibald.
« Votre activité cérébrale semble normale, au moins, dit la médecin en parcourant les écrans de son datapad.
— Désolé, certaines choses me reviennent. Simplement, ça fait beaucoup à la fois.
— Très bien. Je vous demande ça car votre dernière empreinte remonte à un certain temps. Si vous ne faites pas d’empreintes fréquemment, votre mémoire à court terme risque d’être un peu floue. Vous le savez, n’est-ce pas M. Arai… M. Arai ? »
Pernell quitte des yeux la vue imprenable de la fenêtre sur Orison pour se tourner vers la médecin, puis acquiesce d'un air entendu : « Désolé, je suis encore en train de reprendre mes esprits.
— Je comprends parfaitement. Tous vos signes vitaux sont bons, vous pouvez donc sortir. Évidemment, prenez un peu de temps pour vous, et faites si possible votre empreinte un peu plus souvent. Ça pourrait faciliter les choses la prochaine fois. »
Pernell remercie la docteure et quitte l'hôpital, hébété, dans les vêtements qu'on lui a fournis. Le vent qui souffle sur la plateforme du Cloudview Center le transit jusqu'aux os à travers leur fin tissu. Il s'arrête tout de même pour admirer le coucher de soleil, qui répand ses couleurs éclatantes dans le ciel. Il se penche même légèrement par-dessus la rambarde pour mieux voir les nuages en contrebas. Le vertige l'envahit soudain. Pernell recule prestement et se demande si c'est ainsi qu'il est mort, comme un idiot, en tombant d'une plateforme d'Orison.
Il s'assied sur un banc à proximité et ferme les yeux. Aucun souvenir récent ne lui revient. Finalement, Pernell se lève et traverse la plate-forme, bien conscient que la situation pourrait être pire. Au moins, il se souvient où se trouve son hab.
De retour dans son hab de Green Circle, Pernell ouvre un placard pour se changer. Pendant une seconde, il est choqué de constater que son casque préféré a disparu. Bien sûr, il le portait quand... Il s'arrête à nouveau, espérant que quelque chose lui revienne, mais rien ne se passe. Au lieu de quoi il se souvient du moment où il abandonne la filature d'une cible dans les ruelles de Fujin City pour acheter le casque dans une échoppe. Quelque chose lui plaisait dans ce casque qui l’avait bien servi, le gardant sain et sauf. Enfin, jusqu'à aujourd'hui. C’est seulement plus tard qu'il avait découvert qu'il s'agissait d'un casque ancien et extrêmement rare de CC's Conversion. Un casque pour lui extrêmement précieux à bien des égards, désormais sans doute disparu à jamais.
Pernell ouvre son mobi et parcourt son inventaire. Son cœur se serre lorsqu'il voit ce qui manque. Il a dû faire une grosse opération pour avoir pris autant de choses. Il lui reste suffisamment d’équipement en stock, mais il se sent tellement déconnecté de cette collection de bric et de broc qu'il a l'impression de fouiller le placard de quelqu'un d'autre. Il ne se souvient pas de la dernière fois où il a porté la moitié de ces affaires. Faisant fi de la douleur sourde de la perte, Pernell saisit sa combinaison de secours et y enfile sa jambe droite, en espérant qu’elle lui va encore.
En décrivant des cercles au-dessus de la surface, Pernell ne tarde pas à repérer les structures de soutien du bunker. Il ralentit le vaisseau et ajuste sa trajectoire pour garder ses distances, incapable de se fier à sa mémoire pour savoir si l'endroit est équipé de tourelles ou non. Tout cela lui semble vaguement familier, et plus il tourne en rond, plus il a l'impression d'être déjà venu ici. S'il devait parier, c'est ici qu'il a dû mourir.
Pernell a trouvé cet endroit après avoir vérifié dans son mobi l'historique de ses derniers contrats. Son dernier job l'avait amené dans ce bunker, ce qui expliquerait pourquoi il avait pris autant d’affaires. Par le passé, Pernell aurait fait appel à une, voire deux personnes pour ce genre de mission, mais il avait commencé à s’en occuper seul depuis son arrivée à Crusader. Au début, c'était par nécessité, vu qu'il n'avait confiance en personne, mais à mesure qu’il prenait de l'assurance et que les crédits s'accumulaient puisque cent pour cent des gains lui revenaient, il s'est vite retrouvé à faire défiler son mobi à la recherche de boulots similaires. Et pour être tout à fait honnête, c’était pour lui incroyablement excitant d'affronter en solitaire une bande de hors-la-loi.
Maintenant qu'il envisage de revenir dans le bunker où il est mort, Pernell se demande s’il est bien sage de ne pas avoir amené de renforts. Il est déjà désavantagé par son équipement d'occasion, alors qu'un connard dans le bunker s’apprête probablement à lui tirer dessus avec les armes soigneusement calibrées qu'ils ont certainement dû piller sur son cadavre.
Ralentissant les propulseurs de son vaisseau, il repère une tourelle et la met en joue. Il amorce un missile et s'élance. À sa grande surprise, la tourelle ne réagit pas. Il retire son doigt de la gâchette et frôle le bunker. La tourelle ne contre-attaquant toujours pas, il fait demi-tour et atterrit sans incident, heureux de ne pas avoir eu à gaspiller de munitions pour se poser près de l’entrée.
Il descend du vaisseau, vérifie rapidement son équipement inhabituel et se précipite vers le bunker. Les portes extérieures sont déjà forcées et légèrement ouvertes, montrant une partie de l'ascenseur à l'intérieur. Il dégaine son pistolet, un Arclight II quasi impeccable, avant d’entrer prudemment. Après quelques pas, une pluie de balles s'abat sur son vaisseau. Pernell s'aperçoit que la tourelle voisine est maintenant bien active. Les boucliers du vaisseau s'illuminent un instant avant de s'éteindre, et à peine a-t-il le temps de détourner le regard qu'une explosion en projette des débris à travers la plateforme d'atterrissage. Sa tâche accomplie, la tourelle s'immobilise. Pernell se sent étourdi pendant une seconde et se tient contre la porte. Une fois remis, il réfléchit un instant à ce qu'il va faire, active son mobi et envoie une balise de détresse, avant de se ressaisir et de monter dans l'ascenseur. Il sait bien qu'il faudra un certain temps avant qu’un véhicule n’arrive, et qu'il n'a pas fait tout ce chemin pour ne pas récupérer son casque.
Une fois à l'intérieur, Pernell a une impression de déjà-vu. Il sait que de nombreux bunkers préfabriqués autour de Crusader ont été construits selon le même design modulaire, mais celui-ci lui semble étrangement familier. Il se glisse rapidement et silencieusement à l'intérieur, puis jette un coup d'œil dans un angle quand il voit une grenade arriver dans sa direction. Instinctivement, il roule vers l'avant et se met à couvert derrière une pile de caisses. L'explosion en fait tomber quelques-unes, qu'il écarte vite fait du pied avant de se mettre à tirer. Une première silhouette tombe et Pernell roule à travers la fumée tourbillonnante jusqu'à une nouvelle position. Il rengaine son pistolet, sort son fusil P4-AR, tire sur une autre silhouette qu’il voit tomber. S’avançant sous les tirs d'une autre position cachée, Pernell se faufile à couvert pour prendre le dernier combattant par le flanc. Il lève son fusil, se concentre sur une ombre floue dans les colonnes de fumée et presse la gâchette jusqu'à ce que la silhouette tombe.
Pernell prend un moment pour relâcher la pression. Ses oreilles bourdonnent encore de l'explosion de la grenade, mais le bunker est maintenant silencieux. Il se redresse pour se diriger vers la dernière silhouette abattue. Son cœur se serre en voyant ce qu'il reste de la forme, reconnaissable entre toutes, de son casque maintenant criblé de balles et modifié aux couleurs du gang. À la vue de ces couleurs, les souvenirs affluent dans la tête de Pernell. Tout lui revient en regardant autour de lui, y compris le fait qu’ils étaient quatre la dernière fois. Pernell entend des pas derrière lui, et avant même qu'il ne lève son fusil, l'obscurité l’envahit.
Fin
À propos de l'auteur

Passionné de jeux vidéo, j'attends avec impatience Star Citizen et Squadron 42 ! Mais qu'ils prennent leur temps, hein ! 😉